PROLOGUE
Où l’on trouvera une brève histoire de l’empire du Levant.
D’après les Empereurs de Melcénie et de Mallorée, Éditions de l’Université de Melcénie.
Les origines de la Melcénie se perdent dans la nuit des temps. D’après certaines légendes, les ancêtres des Melcènes seraient venus, dans des embarcations rudimentaires, depuis l’autre côté du vaste océan qui s’étendait à l’est de la Mallorée ; selon d’autres, ils descendraient de l’étrange culture établie en Dalasie. Quoi qu’il en soit, la civilisation melcène est indéniablement la plus ancienne du monde.
Les Melcènes ont toujours été un peuple de marins. On situe leur berceau originel dans le chapelet d’îles qui bordent la côte orientale du continent malloréen. Melcène, la capitale, était une ville de lumière, une oasis de culture, quand Tol Honeth n’était qu’un misérable village et Mal Zeth une nébuleuse de tentes pouilleuses. Seule Kell, dont les habitants ont toujours voué leur vie à la contemplation des cieux, soutenait la comparaison avec le foyer ancestral des Melcènes.
La Melcénie sortit de son splendide isolement à la suite d’un cataclysme. Il y a cinq mille ans environ se produisit, loin à l’ouest, une catastrophe naturelle que les Angaraks et les Aloriens attribuent à une controverse divine. Cette explication fantaisiste donne une idée de la vision que se faisaient les esprits primitifs des forces de la nature.
Quelle qu’en soit la cause, une faille gigantesque s’ouvrit dans le protocontinent, provoquant un raz de marée colossal. Les eaux commencèrent par descendre puis remontèrent et se stabilisèrent plus ou moins à leur niveau actuel, déterminant le tracé des côtes tel qu’on peut l’observer aujourd’hui. Pour la Melcénie, ce fut un désastre. La moitié des terres habitables furent englouties sous les flots, mais l’essentiel de la population en réchappa et se réfugia, dans un dénuement absolu, sur les parties encore émergées. Melcène, la capitale, qui était jadis une belle ville de montagne épargnée par le climat tropical débilitant des basses terres, fut gravement éprouvée par ce bouleversement. D’abord détruite par le séisme puis submergée lors de l’élévation du niveau de la mer, elle se retrouva à moins d’une lieue de la nouvelle côte.
Sitôt la période de reconstruction passée, il apparut que le territoire restreint ne subviendrait jamais aux besoins de la population, et les Melcènes se tournèrent vers le continent. Le sud-est de la Mallorée était à la fois le plus proche et peuplé par des hommes de la même souche ethnique, qui parlaient une langue voisine, quoique abâtardie. Les Melcènes émigrèrent vers cette région, constituée de cinq royaumes primitifs — Gandahar, Darshiva, Celanta, Peldane et Rengel – et grâce à leur technologie supérieure, ils ne tardèrent pas à les absorber dans leur empire en expansion.
L’un des atouts majeurs de l’empire melcène était l’administration. Pour n’être pas dénuée d’inconvénients, la bureaucratie présente l’avantage de la continuité, du pragmatisme et de la lucidité et se consacre plus à la recherche du meilleur moyen d’atteindre ses objectifs qu’aux caprices, aux préjugés et à l’égocentrisme qui animent si souvent les autres formes de gouvernement. L’esprit pratique de l’administration melcène frisait la caricature. La pensée melcène était dominée par le concept de « méritocratie ». Si un individu de talent était ignoré par un Département, il pouvait être assuré qu’un autre viendrait le débaucher.
Les différents services du gouvernement melcène se ruèrent dans les provinces nouvellement annexées sur le continent et passèrent la population au crible, à la recherche d’éléments de valeur. C’est ainsi que les peuples conquis furent directement assimilés par les instances vitales de l’empire. Par souci d’efficacité toujours, les Melcènes laissèrent en place les maisons royales des cinq provinces du continent, préférant gouverner par le truchement des autorités établies plutôt que d’en instaurer de nouvelles.
Pendant les quatorze cents années suivantes, l’empire melcène prospéra, loin des querelles théologiques et politiques qui agitaient le continent occidental. La culture melcène était laïque, civilisée et d’un grand raffinement. L’esclavage était inconnu et le commerce avec les Angaraks et leurs peuples assujettis de Karanda et de Dalasie, très profitable. Melcène, la vieille capitale impériale, devint un centre majeur de culture et d’éducation. Il est regrettable que certains érudits melcènes se soient tournés vers l’occultisme. Ils s’intéressaient surtout à l’alchimie mais se livraient aussi à des recherches approfondies sur la sorcellerie et la nécromancie. Ils acquirent dans l’invocation des esprits maléfiques une maîtrise qui surpassait de loin les balbutiements des Morindiens ou des Karandaques et s’adonnèrent à des pratiques plus noires encore et autrement redoutables.
Le premier affrontement avec les Angaraks eut lieu à cette époque. Bien que victorieux, les Melcènes comprirent que les Angaraks leur étaient tellement supérieurs en nombre qu’ils finiraient inévitablement par l’emporter.
Tout en consolidant leur position dans les Protectorats de Dalasie, les Angaraks établirent avec les Melcènes des relations pacifiques empreintes de circonspection. Ces échanges commerciaux amenèrent peu à peu les deux peuples à mieux se comprendre, ce qui n’empêchait pas les Melcènes de s’amuser du fanatisme religieux des Angaraks même les plus cultivés. Au cours des dix-huit siècles suivants, les deux nations se livrèrent de petites guerres qui duraient rarement plus d’un ou deux ans, comme si les belligérants, peu désireux, au fond, d’engager une confrontation décisive, évitaient soigneusement de mener toutes leurs forces au combat.
Pour apprendre à mieux se connaître, les chefs des deux nations prirent l’habitude d’échanger leurs enfants pendant quelques années. Les hauts fonctionnaires melcènes envoyaient leurs garçons à Mal Zeth chez des généraux angaraks dont les fils venaient parfaire leur éducation dans la capitale impériale. Il en résulta une jeunesse cosmopolite qui forma, avec le temps, la classe dirigeante de l’empire de Mallorée.
L’un de ces échanges aboutit à l’unification des deux peuples. Vers la fin du quatrième millénaire, un commandant en chef angarak confia son fils Kallath, alors âgé d’une douzaine d’années, au ministre des Affaires étrangères de Melcénie afin qu’il assurât son éducation. Le ministre entretenait des contacts amicaux aussi bien qu’officiels avec la famille impériale, et Kallath reçut un excellent accueil au palais impérial. L’empereur Molvan était un vieil homme qui n’avait plus qu’une enfant, une fille nommée Danera, d’un an plus jeune peut-être que Kallath. Les choses évoluèrent comme on pouvait s’y attendre entre les deux jeunes gens, mais le jour de son dix-huitième anniversaire, Kallath fut rappelé à Mal Zeth afin de débuter dans la carrière des armes. Kallath gravit les échelons de la hiérarchie à la vitesse d’un météore, et à vingt-huit ans il était nommé gouverneur général de la région militaire de Rakuth, devenant ainsi le plus jeune commandant en chef de l’histoire angarake. Un an plus tard, il revenait en Melcénie épouser la princesse Danera.
Pendant plusieurs années, Kallath partagea son temps entre la Melcénie et Mal Zeth, établissant un centre de gouvernement dans chacun des deux pays. À la mort de l’empereur Molvan, en 3829, il était prêt. Les autres prétendants au trône avaient presque tous trouvé la mort, souvent dans des circonstances troublantes, et Kallath fut déclaré empereur de Melcénie en 3830, malgré les violentes objections d’une bonne partie de la noblesse melcène que ses cohortes réduisirent au silence avec une brutale efficacité. Danera lui donna sept beaux enfants pour assurer sa descendance.
En regagnant Mal Zeth, l’année suivante, Kallath mena l’armée melcène à la frontière de Delchin, où elle resta sur le pied de guerre, puis il lança un ultimatum à l’état-major. Il était à la tête des troupes de Rakuth, sa propre région militaire, et des principautés orientales de Karanda, les gouverneurs militaires angaraks lui ayant prêté serment d’allégeance. Ces forces ajoutées aux hommes massés sur la frontière de Delchin lui donnaient la suprématie militaire absolue. Il exigea alors d’être nommé généralissime des armées angarakes. Il y avait des précédents. Si, d’ordinaire, les états-majors gouvernaient conjointement, il était jadis arrivé à certains généraux de se voir décerner ce titre. Mais la requête de Kallath constituait un fait nouveau. La dignité d’empereur étant héréditaire, il insista pour que le titre de généralissime des Angaraks le fût également. Kallath était désormais le chef suprême du continent comme empereur de Melcénie et commandant en chef des Angaraks.
L’intégration des Melcènes et des Angaraks fut tumultueuse, mais la patience melcène finit par l’emporter sur la violence angarake, et la bureaucratie melcène se révéla, au fil des années, infiniment plus efficace que le gouvernement militaire angarak. L’administration commença par se consacrer à des problèmes aussi triviaux que la normalisation des unités et de la monnaie. L’étape consistant à instaurer un Département continental des routes fut vite franchie, et, quelques siècles plus tard, l’administration régissait pratiquement tous les aspects de la vie sur le continent. Comme toujours, elle s’attacha des hommes et des femmes de talent venus des quatre coins de la Mallorée, sans distinction de race, et les services publics furent bientôt composés de Melcènes, de Karandaques, de Dais et d’Angaraks. À l’aube du 44e siècle, l’ascendant de l’administration était complet. Entre-temps, le titre de généralissime était tombé en désuétude, peut-être parce que les fonctionnaires avaient l’habitude d’adresser leurs rapports à l’empereur. On ne sait pas avec précision à quelle date l’empereur de Melcénie devint empereur de Mallorée, et cet usage ne fut formellement entériné qu’après la désastreuse campagne du Ponant qui s’acheva devant Vo Mimbre.
Les Melcènes n’avaient jamais rendu à Torak qu’un culte de pure forme. Ce peuple pragmatique sauvait les apparences en feignant d’adopter la liturgie angarake, mais les Grolims ne parvinrent jamais à en obtenir la soumission abjecte au Dieu-Dragon à laquelle ils avaient réduit les Angaraks.
En 4850, Torak émergea soudain de sa réclusion millénaire à Ashaba. Une onde de choc ébranla la Mallorée lorsque le Dieu vivant se dressa devant les portes de Mal Zeth, un masque d’acier poli dissimulant son visage calciné. L’empereur fut déposé sans ménagements et Torak prit les pleins pouvoirs sous le nom de « Kal Torak », c’est-à-dire Dieu et Roi. Des messagers furent envoyés au Cthol Murgos, au Mishrak ac Thull et au Gar og Nadrak, et un conseil de guerre se réunit à Mal Zeth en 4852. Les Dalasiens, les Karandaques et les Melcènes furent abasourdis par l’apparition de cette figure qu’ils avaient toujours considérée comme mythique, et les Disciples de Torak surent profiter de leur trouble.
Torak était un Dieu et ne s’exprimait que pour faire connaître ses ordres. Mais ses Disciples, Ctuchik, Zedar et Urvon, étaient des hommes qui sondaient et pesaient toute chose avec une sorte de dédain glacial. Ils constatèrent aussitôt que la société malloréenne avait sombré dans l’athéisme et prirent les mesures nécessaires pour y remédier. Tirant un trait sur des millénaires de gouvernement militaire et administratif, les Disciples de Torak restituèrent le pouvoir absolu aux Grolims. Un règne de terreur s’abattit sur la Mallorée. Les Grolims étaient partout et la laïcité constituait pour eux une forme d’hérésie. Ils recommencèrent avec un enthousiasme proche de la frénésie à pratiquer les sacrifices, qui avaient longtemps été virtuellement inconnus. Il n’y eut bientôt plus un seul village de Mallorée qui n’eût ses autels et ses brasiers immondes, plus une seule facette de la vie malloréenne qui ne fût ignoblement assujettie à la volonté de Torak.
Le continent malloréen fut virtuellement dépeuplé par la mobilisation contre le Ponant. Le désastre de Vo Mimbre balaya une génération entière et la mort apparente de Torak, vaincu par le Gardien de Riva, acheva de démoraliser la Mallorée. Le vieil empereur égrotant sortit de sa retraite et entreprit de reconstituer l’administration démantelée. Sans Torak, les Grolims avaient perdu toute influence, et leurs efforts pour conserver le pouvoir se heurtèrent à l’hostilité générale. L’empereur avait perdu tous ses fils à Vo Mimbre, sauf un, Korzeth, alors âgé de sept ans. Il consacra les dernières années de sa vie à son éducation et à le préparer à exercer le pouvoir. Quand l’empereur fut trop diminué pour régner, Korzeth, qui venait d’avoir quatorze ans, le poussa à bas du trône et lui succéda.
Après la guerre, l’empire de Mallorée se désintégra et retrouva à peu près sa configuration préhistorique, les royaumes qui avaient précédé les Angaraks sur le continent – la Melcénie, Karanda, la Dalasie et la Mallorée antique – ayant exprimé des velléités de sécession. Ce mouvement fut particulièrement sensible à Gandahar, principauté du sud de la Melcénie, à Zamad et Voresebo, deux royaumes de Karanda, et à Perivor, l’un des protectorats de Dalasie. Abusés par la jeunesse de Korzeth, ces territoires déclarèrent hâtivement leur indépendance vis-à-vis du trône impérial sis à Mal Zeth, et d’autres principautés entrèrent bientôt en dissidence à leur tour. L’empereur-enfant passa son existence à cheval et plongea la Mallorée dans le plus grand bain de sang de son histoire, mais à sa mort, son successeur hérita d’un empire réunifié.
Les descendants de Korzeth instituèrent sur le continent un nouveau mode de gouvernement. Avant le désastre de Vo Mimbre, l’essentiel du pouvoir était aux mains de l’administration et l’empereur de Mallorée n’était souvent qu’une figure emblématique. Il régnait désormais en monarque absolu. De Melcène, le centre de décision se déplaça à Mal Zeth, qui se prêtait mieux aux visées militaires de Korzeth et de ses continuateurs. Comme chaque fois qu’un chef suprême détient l’autorité absolue, les intrigues allèrent bon train. Les complots et les machinations se multiplièrent, de nombreux fonctionnaires conspirant pour discréditer leurs rivaux et gagner la faveur impériale. Au lieu de déjouer ces menées, les héritiers de Korzeth les encouragèrent en partant du principe que des hommes qui se défient les uns des autres ne risquent pas de se liguer contre le trône impérial.
Zakath, l’actuel empereur, ceignit la couronne au cours de sa dix-huitième année. C’était un jeune homme intelligent, sensible et capable, qui amorça son règne d’une façon très prometteuse. De ce monarque éclairé, une tragédie personnelle fit, il y a maintenant deux décennies, un autocrate redouté par la moitié du monde, assoiffé de puissance et obsédé par l’idée de devenir roi des rois de tous les Angaraks. L’histoire dira si le destin de Zakath était d’établir son empire sur les royaumes angaraks du Ponant, mais s’il y parvenait, la face du monde pourrait en être profondément changée.